Décryptage

DCRI vs Wikipédia : victoire du web

Technologie
Par Alexandre Foucault,

« La station hertzienne de Pierre-sur-Haute est un site de trente hectares voué aux communications interarmées françaises, situé sur les communes de Sauvain et de Job, la limite entre les régions Rhône-Alpes et Auvergne traversant la base » nous dit Wikipédia.

Il y a encore quelques jours, seuls des passionnés par la radio ou par l’armée consultaient cet article de l’encyclopédie en ligne. Mais en un week-end, il a réussi à faire le buzz sur la toile. La Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI) a en effet demandé le retrait de cette page avec des méthodes peu banales.

Retrait sous menaces

La DCRI a jugé que le contenu de l’article en question pouvait porter atteinte au « secret de la défense nationale ». Le lieu évoqué aurait un rapport (indirect) avec l’arme nucléaire. Le 4 mars, elle contacte donc les responsables de la Wikimedia Foundation, association qui héberge notamment Wikipédia, pour demander le retrait de la page dans son intégralité.

Refus de la part du site : le motif évoqué ne permet pas de déterminer si il y a bien un litige, et ce malgré les demandes de précision de la part des responsables.

Dans un communiqué de presse, la Wikimedia Foundation précise qu’elle est habituée à collaborer avec les autorités dès lors que « les requêtes sont claires et juridiquement motivées ».

Menace de mise
en examen

Rémi Mathis, président de l’association Wikimédia France a, par la suite, été convoqué à la DCRI. Précisons qu’il n’a aucune responsabilité jurdique sur cet article, contrairement à ce qu’a affirmé le ministère de l’Intérieur. Il fait cependant parti des quelques utilisateurs à pouvoir techniquement supprimer les pages.

Alors qu’il ne connaissait même pas l’existence de la page, ainsi que du litige, il a été contraint et forcé par la DCRI à supprimer l’article sous peine d’être mis en garde à vue et en examen !

Société hiérarchisée vs société virtuelle

Cette histoire nous permet de nous rendre compte du fossé qui existe encore aujourd’hui entre les autorités et Internet. La DCRI cherchait désespérément un « responsable » de Wikipédia. De même, le ministère de l’Intérieur croit que le président de Wikimedia France est responsable du contenu de Wikipédia.

Or, il n’en est rien ! Le responsable de la gestion du site, c’est la communauté. La personne qui endosse la responsabilité du contenu d’un article, à l’heure actuelle, est son créateur.

Le responsable,
c'est la communauté

Une adaptation de la loi et des procédures aux réalités d’Internet serait maintenant souhaitable pour que ce genre de dérives ne se reproduise plus.

La légalité et la logique de la démarche de la DCRI sont encore discutables : cet article existe depuis juillet 2009 sur Wikipédia, et la plupart des informations proviennent d’un documentaire de la chaine locale TL7, réalisé avec l’appui de l’armée, qui est toujours en ligne !

Deux questions se posent alors. Premièrement, pourquoi avoir mis autant de temps avant d’agir ? Deuxièmement, pourquoi le traitement qui a été infligé à Wikipédia pour la publication d’informations dites « sensibles » n’est pas le même que pour le documentaire d’où proviennent ces mêmes informations ?

L’effet Streisand

L’article en question a été restauré depuis la Suisse. Un « effet Streisand » s’est alors produit : l’article qui n’était vu auparavant que par un nombre infime de personnes devient consulté en masse à la suite d’une tentative de retrait ou de censure.

Barbara Streisand a donné son nom à ce phénomène qu’elle a été la première à expérimenter. En 2003, elle attaque un site qui a publié une photo aérienne de sa maison, vue par peu de personnes. Après procédure, le cliché a attiré en un mois 420 000 vues.

Il s’est passé la même chose ce week-end et en pire. Wikipédia est une communauté solidaire, et n’a pas manqué l’occasion de relayer l’incident.

Triple exploit de la DCRI

La DCRI qui voulait être discrète a réussi le triple exploit que l’article « sensible » soit traduit en 12 langues, qu’il soit le plus vu par les francophones et que l’affaire ait des retombées médiatiques à l’international !

C’est quand même un comble que les renseignements ne sachent pas maîtriser la plus grande source d’informations au monde.

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